Une bibliothèque hypertextuelle
sur Internet
MARCO BRUSOTTI
Comme chaque année commémorative, l’année Nietzsche 2000 a déclenché toute une série de publications  : livres, recueils, numéros spéciaux de revues, actes de colloques, comptes rendus, catalogues d’exposition, etc. Mais même sans cette inondation de publications due au centième anniversaire de la mort du philosophe, les spécialistes de Nietzsche n’ont pas moins de raisons que les autres de se plaindre d’un paysage scientifique de plus en plus confus. Ils se demandent toujours comment «  pêcher  » les travaux pertinents et importants dans ce flot de publications en expansion continuelle.
Je présenterai tout d’abord quelques remarques générales concernant les problèmes actuels et les évolutions possibles de la recherche sur Nietzsche. J’essaierai ensuite de montrer, à partir de l’exemple de l’HyperNietzsche, comment les technologies modernes de l’information peuvent rendre service aux chercheurs – de sorte qu’ils puissent ajouter leur précieuse goutte d’eau dans la mer de l’information...
1.  NAVIGUER ENTRE LES SOURCES ET LES FLOTS
DE LA CRITIQUE NIETZSCHÉENNE
Concernant ce qu’on appelle la recherche des sources, il est d’une urgence particulière d’avoir une vue d’ensemble sur l’état du savoir actuel. Prenons un philosophe qui réfléchit sur un aphorisme du Gai Savoir et qui se pose les questions suivantes  : À quelle théorie Nietzsche fait-il allusion  ? Quel auteur critique-t-il de façon implicite  ? À quel livre emprunte-t-il une information ou un argument en particulier  ? Notre philosophe ouvre le mince apparat critique du volume 14 de la Kritische Studienausgabe. Il n’y trouve aucune explication correspondante. Au début des années 1980, il aurait pu supposer avec raison, même s’il n’en avait pas la certitude absolue, que la source qu’il recherchait ou qu’il venait de trouver était effectivement encore inconnue. Ce n’est plus le cas aujourd’hui  : le volume 14 de la Kritische Studienausgabe et les volumes de commentaires parus de la Kritische Gesamtausgabe ont pendant un temps permis, malgré toutes leurs insuffisances, d’avoir une certaine vue d’ensemble  : les chercheurs pouvaient vérifier systématiquement non pas toutes mais beaucoup de sources connues d’un aphorisme, d’un écrit ou d’un cahier de notes. Entre-temps, la plupart des apparats philologiques ont vieilli. De nouvelles contributions à la recherche des sources ne paraissent pas exclusivement dans les Nietzsche-Studien ou depuis peu dans les Monographien und Texte zur Nietzsche-Forschung  ; de nouvelles sources sont d’ailleurs présentées en plusieurs langues dans des monographies difficilement exploitables et dans des contributions difficilement accessibles. Il arrive donc que l’on publie des informations déjà connues et que l’on continue de rechercher des sources depuis longtemps découvertes.
Une bibliothèque hypertextuelle sur Internet permettrait au contraire de vérifier la source de chaque passage textuel ou d’inscrire rapidement une éventuelle trouvaille dans un système continuellement actualisable. Les commentaires sur papier se contentent souvent d’indiquer le numéro de page de la source recherchée ou se limitent à en donner un extrait. Dans le médium électronique, au contraire, la source correspondante ou diverses propositions et alternatives peuvent être communiquées dans leur intégralité. Un lien hypertextuel à la bibliothèque de Nietzsche permettrait en outre de comparer d’éventuelles traces de lecture de Nietzsche dans son exemplaire personnel du livre qui contient la source. On peut en même temps renvoyer à l’article qui a attesté la source pour la première fois et également aux essais critiques complémentaires. En tenant compte de toutes ces indications, un tel système pourrait se corriger facilement et rapidement, c’est-à-dire s’actualiser. Il serait utilisable dès la première phase de construction et serait, même incomplet, à la disposition des chercheurs. Internet a par rapport à un CD-ROM des avantages considérables  : grâce à la possibilité d’actualiser continuellement les contributions et grâce à ce réseau mondial, tous ceux qui travaillent sur Nietzsche pourraient participer directement à la rédaction de l’appareil critique. Ainsi, ce projet collectif de recherches en fait interminable pourrait être mené avec une efficacité maximale.
Contextualiser les essais critiques, c’est-à-dire les relier au texte de Nietzsche est dans le cas de la recherche des sources non seulement productif mais aussi indispensable. Ce qu’il faut est une sorte de bibliothèque hypertextuelle dans laquelle différents types de contributions pourraient être intégrés  : des monographies volumineuses qui peuvent être stockées sans problèmes dans le médium électronique, des communications courtes, quelques indications de sources, une sélection bibliographique sur un aphorisme, etc. Un tel système peut remplir les fonctions d’une bibliothèque, d’une revue, d’une bibliographie, d’un appareil critique et d’un commentaire.
Ce qui est absolument souhaitable est un système dans lequel les recherches actuelles et anciennes puissent trouver leur place  : 1)  les contributions non encore écrites des générations de chercheurs actuelles et futures, et 2)  les textes sur Nietzsche datant du XIXe et du XXe siècle.
1)  La bibliothèque hypertextuelle que nous envisageons se différencie essentiellement d’une revue traditionnelle mais elle peut remplir toutes ses fonctions sans problèmes. Le nouveau médium augmente précisément la vivacité et l’actualité du débat philosophique, caractéristiques qu’une revue traditionnelle recherche souvent vainement. Il représente un forum bien plus adapté aux communications actuelles que les revues qui paraissent souvent avec du retard  ; grâce aux procédés de publication accélérée et à une extension mondiale, des débats spontanés peuvent se produire bien plus facilement (je reviendrai sur les avantages et les inconvénients de cette communication accélérée).
Dans un système qui en règle générale insère chaque contribution de recherche dans l’hypertexte et la date avec précision, des ouvrages collectifs – comme des volumes monographiques – peuvent par ailleurs être publiés (en format électronique) par un groupe d’auteurs ou par un groupe de recherche ou par un éditeur. Les articles peuvent être insérés séparément ou en même temps dans l’hypertexte. Des actes de colloques ou des articles de colloques peuvent ainsi être publiés en temps réel et les comptes rendus en annexe directe à la conférence. Les auteurs peuvent eux-mêmes publier leurs contributions sur le Net en même temps que leur exposé oral.
2)  On aura besoin d’archives pour améliorer la mémoire historique de la recherche nietzschéenne. Des articles importants des générations précédentes de chercheurs pourraient de nouveau être accessibles ou être tirés de l’oubli. Ils pourraient être éventuellement accompagnés de notes ou être traduits dans une autre langue. L’auteur d’une étude sur la réception de Nietzsche en France avant la Première Guerre mondiale pourrait par exemple numériser la littérature à laquelle son étude se réfère et la joindre aussitôt à ce texte. Des groupes de travail pourraient insérer des recueils entiers sur le réseau. De cette manière, il serait plus facile d’étudier l’histoire de la réception de Nietzsche.
Pour l’instant, la littérature secondaire sur Nietzsche est disponible principalement dans certains pays et dans certaines villes équipées de bibliothèques qui possèdent la revue ou le livre en question ou qui peuvent se le procurer. Au contraire, les articles publiés sur le réseau sont disponibles partout. Le réseau peut ainsi contribuer à la globalisation et à la démocratisation de la recherche. Les chercheurs du monde entier pourraient avoir accès plus facilement aux interprétations actuelles et historiques. Par ailleurs, il ne serait plus nécessaire de transporter sa bibliothèque pour des séjours à l’étranger, des conférences ou en vacances  : une connexion à Internet suffirait.
La décentralisation du savoir allège la coordination mondiale dans beaucoup de domaines de recherche. Ce serait également le cas pour la recherche nietzschéenne. Un essai sur Internet peut paraître simultanément dans plusieurs langues  : le lecteur peut choisir aisément entre l’original et la traduction. L’utilisation réelle de cette possibilité dépend comme bien d’autres choses des auteurs et des lecteurs [1]. Dans le médium électronique, on peut accueillir bien plus de langues que dans les revues internationales. La seule limite pratique est celle des compétences linguistiques du comité scientifique. Ce comité, qui garantit le niveau scientifique de l’hypertexte, doit valider les contributions proposées  ; il ne peut juger évidemment que les contributions écrites dans une langue connue par ses membres. D’où la nécessité d’un comité scientifique large et international. Combien de langues pourront au final coexister  ? Combien de textes pourront être multilingues  ? Et dans combien de langues  ? Tout dépend de l’ampleur de la collaboration internationale que ce système saura susciter.
2.  PUBLIER UN ESSAI CRITIQUE DANS L’HYPERNIETZSCHE
Un système comme l’HyperNietzsche doit permettre d’éditer rapidement des contributions pointues dans une bibliothèque publiée par un comité scientifique large et renommé. Cette bibliothèque hypertextuelle, à la différence des revues, n’accepte pas exclusivement les articles inédits car son souci est de former un fonds le plus vaste possible. Les auteurs peuvent donc présenter leurs articles déjà parus ailleurs[2]. Les articles parus dans des revues ou ouvrages collectifs, lesquels pour des raisons pratiques doivent être publiés sous forme abrégée, peuvent paraître sur Internet dans leur intégralité.
Les textes qui seront insérés dans l’hypertexte seront choisis par un comité scientifique international et pluridisciplinaire élu par les chercheurs. Le comité fonctionne comme un grand comité éditorial.

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Fig. 1 — Exemple d’un essai critique publié dans l’HyperNietzsche.
Après que le comité scientifique a accepté un article, il faut ensuite le coder en relevant les occurrences de tous les matériaux, contributions et auteurs cités afin que le système informatique puisse établir son réseau des liens hypertextuels. L’article paraît sous la forme indiquée en figure 1. Comment sera cité un article paru dans l’HyperNietzsche  ? La manière la plus traditionnelle et la plus lisible est la suivante  :
Sabine Mainberger, «  Schattenspiel, Schattenernst. Zu Nietzsches Aphorismus “Doppelgängerei der Natur” (WS 338)  » , HyperNietzsche, 8 juillet 2000,
<http://www.hypernietzsche.org/file.php3?mainberger-1>.
Fig. 2 — Déclaration de copyright.
L’article sera d’ailleurs ainsi identifié dans le copyright à la fin du texte (voir fig. 2). Il faut noter que la déclaration de copyright est en réalité une déclaration de copyleft qui précise le type de licence selon laquelle cet essai est distribué (dans le cas présent Open Knowledge).
Il est possible de citer l’article également avec l’adresse Internet sous forme abrégée «  mainberger-1  »  [3]. Le renvoi à un endroit précis ou à une partie de l’article se fera en indiquant le numéro de paragraphe. Comme on peut le voir à la figure 1, à chaque paragraphe a été attribué un numéro progressif mis en évidence par la couleur marron. Cela nous permet de citer, par exemple, un passage particulier de l’essai de Sabine Mainberger qui se trouve dans le troisième paragraphe en l’indiquant comme «  mainberger-1  #  3  » .
«  La publication académique traditionnelle est une conversation lente. Il faut une année pour donner une forme définitive à un article, une autre pour qu’il soit accepté et encore une autre pour qu’il paraisse. Il faut ensuite compter une année pour que quelqu’un réponde à cet article, une autre pour qu’il soit accepté et encore une autre pour qu’il soit publié. La vie est trop courte.  »  [4] L’Internet permet à plus d’un titre d’animer cette conversation lente. Les programmes d’édition sont souvent prévus à l’avance et les annales ne paraissent qu’une fois par an. Dans l’HyperNietzsche, au contraire, les textes peuvent être publiés séparément à tout moment, c’est-à-dire chaque jour.
Avant la publication d’une monographie académique, il y a très souvent une course de haies compliquée propre à chaque pays  : beaucoup de décideurs (les fondations décident des allocations versées pour les frais d’impression, les éditeurs décident de la publication) et beaucoup de critères (comme les perspectives de ventes, etc.). L’HyperNietzsche offre une méthode de sélection qui, par rapport aux critères scientifiques de l’édition classique, n’est pas moins sévère mais plus rapide  : l’acceptation par les membres du comité scientifique est la seule décision qui puisse faire obstacle à la publication. Non seulement le processus de décision mais aussi celui de fabrication sont ici considérablement accélérés  : le processus de fabrication consiste simplement à créer les liens hypertextuels. Les index de choses et de noms que l’on trouve habituellement dans les monographies universitaires ne sont plus nécessaires dans l’hypertexte. Une bibliographie peut être fournie ultérieurement. Les étapes traditionnelles dans la fabrication d’un livre (correction des épreuves, reliure, etc.) deviennent caduques.
Les possibilités du médium électronique font néanmoins courir un danger bien connu. D’un point de vue technique, on peut publier des ébauches d’articles et de monographies qui sont ensuite remplacées par la version définitive. Les articles peuvent aussi être facilement actualisés et corrigés. Mais cela ne mène-t-il pas à placer sur le réseau des textes peu travaillés et remplis de coquilles  ? Cela ne force-t-il pas à publier des articles de plus en plus rapidement qu’il faut ensuite corriger, revoir et reformuler un grand nombre de fois  ? Le fait qu’une argumentation incomplète chasse l’autre dans des débats éphémères n’est-il pas le revers de la médaille de la communication accélérée dont il faut pourtant se réjouir  ? Le comité scientifique, qui fonctionne comme un filtre, devra éviter cet effet «  chatroom  ». Les actualisations et les améliorations ne doivent pas, et ce pour beaucoup de raisons, se produire n’importe comment. Tout le système pourrait facilement être pollué à cause d’un trop grand nombre de versions du même texte. Il sera en conséquence nécessaire de limiter les débordements et éventuellement de refuser les textes qui ne seraient pas impeccables du point de vue éditorial – la correction des épreuves devant donc être faite avant la remise du texte pour la publication en réseau – ou de ne pas accepter une deuxième version d’un texte avant que ne se soit écoulé un an après sa publication.
D’un point de vue juridique, la publication sur Internet a autant de valeur que la publication sur papier. Mais en attendant, le livre se prête plus à une lecture approfondie que l’écran. Le recours continuel à l’imprimante n’est pas vraiment une solution satisfaisante. Une complémentarité avec le médium traditionnel est ici souhaitable, comme par exemple un système d’impression à la demande qui permettrait de publier des livres, mais également des recueils personnalisés d’articles [5].
3.  LA CONTEXTUALISATION DES ESSAIS CRITIQUES
La publication contextualisée permet à celui qui consulte un texte de Nietzsche de trouver les articles correspondants, s’il y en a. Nous essayerons d’illustrer les possibilités de ce système à l’aide d’un modèle très simple. Paolo D’Iorio, Inga Gerike, Luca Lupo, et Sabine Mainberger ont chacun rédigé un court article. Les quatre textes forment un ensemble thématique qui se réfère à l’ouvrage de Nietzsche Le Voyageur et son ombre et plus particulièrement à l’aphorisme 338 «  Double de la nature  ». Ces essais et remarques se contextualisent clairement par rapport à cet aphorisme. Cela ne signifie pas cependant que tous les textes de l’HyperNietzsche doivent absolument adopter la forme du commentaire. Au contraire  : c’est précisément la façon dont ces quatre articles se renvoient les uns aux autres qui montre que des discussions théoriques peuvent se développer sans se référer au texte stricto sensu.
Comment peut-on se faire une idée des documents disponibles  ? Dans la page d’accueil de l’hypertexte, le cadre des contributions permet d’accéder à l’ensemble des articles contenus dans l’HyperNietzsche et un clic sur Nouvelles contributions fait apparaître la liste des articles nouvellement insérés. Mais nous pouvons suivre également un autre parcours  : en cliquant sur Œuvres depuis le cadre des Matériaux, nous pouvons choisir de consulter Le Voyageur et son ombre et de feuilleter le fac-similé numérique jusqu’à atteindre l’aphorisme 338. À partir du cadre de contextualisation de cet aphorisme, nous pourrons alors visualiser la liste de toutes les contributions se rapportant à cette œuvre. Dans cette liste, seront également cités les chapitres ou les passages consacrés à cet aphorisme contenus dans des monographies. On peut également établir une bibliographie renvoyant à des textes qui ne sont pas accessibles sur le réseau. La figure 3 montre la liste des essais sur cet aphorisme du Voyageur.

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Fig. 3 — Liste des contributions disponibles pour l’aphorisme 338 du Voyageur.
Choisissons celui de Paolo D’Iorio, «  Et in Arcadia ego. Nietzsche in Engadina  » . Dans le corps du texte, les matériaux nietzschéens cités seront distingués par la couleur bleue, les auteurs en rouge et en petites capitales, et les titres des articles en vert. Voir par exemple, en figure 4, ce passage de l’essai où D’Iorio cite un essai (contributions) d’Inga Gerike (auteurs) et l’aphorisme 338 du Voyageur (matériaux).

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Fig. 4 — Exemple de mise en évidence de différents éléments d’un essai.
Les liens hypertextuels ne seront pas insérés dans le texte des essais pour permettre une lecture autant que possible détendue et éviter de distraire le lecteur avec des liens qui pourraient le déranger. Il pourra de toute façon accéder à tous les éléments cités dans le corps du texte à travers le cadre de contextualisation hypertextuelle. Par exemple, à la figure 1, nous avons vu que l’essai de Sabine Mainberger était accompagné du cadre qui visualise les sigles de tous les matériaux utilisés par Sabine Mainberger. Un clic sur le sigle d’un matériau nous emmène dans le cadre de mise en contexte hypertextuelle correspondant, nous montrant par exemple un aphorisme ou une note de Nietzsche. La flèche à droite du sigle, en revanche, nous emmène à l’endroit où se trouve l’article de Mainberger, dans lequel le matériau correspondant – ici l’aphorisme 13 du Voyageur – est cité (fig. 5).

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Fig. 5 — Navigation dans le texte de l’essai à l’aide de la liste des matériaux.
Un clic sur l’icône des «  Contributions  » nous conduit à la liste des articles cités et à la liste de ceux qui à leur tour citent l’article. La figure 6 nous montre, par exemple, la liste des contributions citées dans l’essai de Luca Lupo suivie par celle des essais qui le citent.

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Fig. 6 — Essais cités et citants.
Un simple clic sur la flèche à gauche du titre de l’essai nous permet d’atteindre le passage dans lequel, par exemple, l’essai de Luca Lupo cite celui d’Inga Gerike (fig. 7).

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Fig. 7 — Citations croisées, 1 : Luca Lupo cite Inga Gerike.
Ou alors, le passage dans lequel l’essai de Luca Lupo est cité par celui de Sabine Mainberger (fig. 8).

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Fig. 8 — Citations croisées, 2 : Sabine Mainberger cite Luca Lupo.
En cliquant sur l’icône des auteurs, nous pouvons accéder à la liste de tous les auteurs cités et citants. La figure 9 nous montre la liste des auteurs concernant l’essai d’Inga Gerike.

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Fig. 9 — Liste des auteurs concernant l’essai d’Inga Gerike.
4.  É PILOGUE  : JEUX DE DOUBLES
«  Double de la nature  » . Les doubles sont omniprésents chez Nietzsche. Déjà dans le titre du livre, Le Voyageur et son ombre. Zarathoustra, le double de Nietzsche, aura lui aussi un double. Dans la quatrième partie, le voyageur deviendra une ombre, «  voyageur et ombre  »  : il est l’ombre de Zarathoustra, son double aux plus longues jambes. Toujours de nouveaux doubles chez Nietzsche. Car il s’éloigne de ses expériences et c’est seulement plus tard qu’il les met par écrit.
La figure 3, qui montre la liste des articles sur Le Voyageur et son ombre, nous conduit à l’essai de Paolo D’Iorio, «  Et in Arcadia ego. Nietzsche en Engadine  » . L’aphorisme «  Et in Arcadia ego  » est une description du paysage de l’Engadine et un souvenir du séjour de Nietzsche à Saint-Moritz durant l’été 1879. En 1881, l’enthousiasme de Nietzsche pour l’Engadine s’est estompé  : «  L’idylle éternelle et héroïque  » que Nietzsche avait vécue deux ans plus tôt, il la retrouve à Sils-Maria, située dans les hauteurs et non plus «  en bas  » . L’aphorisme de 1879 exprime, selon D’Iorio, la conception nietzschéenne de la nature. Une nature sans signification morale, sans but ni tension.
L’essai de Paolo D’Iorio attire notre attention sur l’aphorisme «  Double de la nature  » , autre description du paysage de l’Engadine. Cet essai nous renvoie à celui de Luca Lupo, intitulé «  Se retrouver dans la nature. Remarques sur l’aphorisme 338 du Voyageur et son ombre  » . Dans l’aphorisme 338, la nature apparaît riante et bienveillante – une contrée de la nature, qu’un certain homme peut éprouver comme «  intime et familier, du même sang et plus encore  » . Nietzsche ne cherche pas ici ce qui relie la nature avec une humanité abstraite  ; il trouve plutôt un endroit de la nature dans lequel il peut se retrouver lui-même comme individu. Pourtant, ce qui est important aux yeux de cet homme comporte quelque chose de suprapersonnel et d’objectif.
Ainsi s’exprime Luca Lupo qui, sur ce sujet, nous renvoie à l’article d’Inga Gerike, «  Un voyageur à Saint-Moritz  » . La contribution d’Inga Gerike, qui est fondée sur une étude génétique du texte, montre justement que le moment personnel qui domine au début finit par passer à l’arrière-plan. «  C’est ce qui m’est arrivé à Saint-Moritz – je suis ainsi  ! Je n’ai cessé d’éprouver cette sensation semblable [...]  » , Nietzsche a barré cette phrase dans son cahier de notes (cahier M 1 2, p. 50)  : dans l’aphorisme, le moi qui parle et le lieu précis n’apparaissent plus [6].
L’analyse génétique de l’aphorisme, menée par Inga Gerike, nous conduit à l’analyse structurelle de Sabine Mainberger, «  Théâtre d’ombres  : ludique et sérieux. Sur l’aphorisme de Nietzsche “Double de la nature” (WS 338)  » . Selon elle, l’aphorisme renvoie à ce qui détermine toute l’œuvre  : les thèmes et les structures du redoublement. L’aphorisme est constitué de deux phrases, une constatation (généralisante) et une exclamation (qui se rapporte à un lieu précis). L’exclamation se termine seulement avec une reprise (  « Heureux celui qui [...]  »  ). L’exclamation est d’une certaine façon retardée par une longue énumération. Selon Sabine Mainberger, Nietzsche a fait de la figure rhétorique de l’enumeratio une forme philosophique [7]. Les couples de contraires servent ici à caractériser le paysage et l’état d’âme ambivalent qui lui correspond. L’énumération déploie l’ambivalence et la résume en deux mots, «  Italie  » et «  Finlande  » . La dernière phrase permet, selon Mainberger, de comprendre le thème de l’aphorisme sans pour autant l’expliciter  : «  C’est moi  !  » L’atmosphère décrite est définie par l’auteur comme «  exemplaire  » et se rapporte à l’  «  é cole du meilleur style  » de Nietzsche, c’est-à-dire l’  «  é cole qui enseigne à découvrir l’état d’âme que l’on désire le plus chez l’homme, dont on voudrait par conséquent la transmission  : je veux dire l’état d’âme où se trouve l’homme profondément ému, l’homme d’esprit joyeux, lucide et droit qui a surmonté les passions. Ce sera là l’école du meilleur style  : il correspond à l’homme bon  » (WS 88).
Je reprends cette indication pour faire un petit détour avant de revenir au texte «  Double de la nature  » . L’homme bon de l’aphorisme 88 du Voyageur incarne l’  «  é tat d’âme d’un homme que l’on désire le plus  » . Les caractéristiques de cet état – l’homme bon est «  profondément ému  » , «  lucide  » et a dépassé ses passions – nous rappellent «  la grande trinité de la joie  » (WS 332), le principal idéal de Nietzsche à cette époque. Dans ses cahiers posthumes, il avait d’abord noté que la joie était «  é lévation  » , «  é clairement  » , «  calme  » – et enfin «  trinitaire  » (FP 40[16] de 1879), c’est-à-dire sous la forme la plus haute réunissant toutes ces trois caractéristiques.
L’aphorisme «  Trois bonnes choses  » exprime aussi cet idéal  : «  Calme, grandeur, lumière du soleil, – ces trois choses enveloppent tout ce qu’un penseur peut désirer et exiger de lui-même  : [...] À ces trois choses correspondent d’une part des pensées qui élèvent, ensuite des pensées qui tranquillisent, en troisième lieu des pensées qui illuminent – mais en quatrième lieu des pensées qui participent de ces trois qualités, des pensées où tout ce qui est terrestre arrive à se transfigurer  : c’est l’empire où règne la grande trinité de la joie  » (WS 332). L’aphorisme 338 est également une description du bonheur (  «  Combien doit être heureux [...] Heureux celui qui [...]  »  ). Ce bonheur est-il lié à la joie trinitaire  ? Des «  trois bonnes choses  » («  calme, grandeur, lumière du soleil  » , WS 332) le double du philosophe, c’est-à-dire le site naturel où Nietzsche se trouve, manque de la grandeur  : «  Il y a certainement beaucoup de choses plus grandes et plus belles dans la nature  » (WS 338).
Mais l’aphorisme «  Et in Arcadia ego  » décrit le même paysage (D’Iorio nous l’a montré) et il mentionne pourtant cette trinité  : «  Tout cela était grand, calme et lumineux  » (WS 295). Elle marque ici le «  monde de lumière pure aux contours aigus (de ce monde qui n’avait rien de l’inquiétude et du désir, de l’attente et des regrets)  » . Dans ce monde arcadien, on doit «  sentir à la fois d’une façon héroïque et idyllique  » , «  comme Poussin et ses élèves  ; et ce fut surtout l’un d’entre eux, un des plus grands hommes qui soient, l’inventeur d’une façon de philosopher héroïque et idyllique tout à la fois  : Épicure  » (ibid.).
Comme dans l’aphorisme «  Double de la nature  », dans l’aphorisme 295 Nietzsche avait d’abord référé à soi-même la dimension de l’  «  héroïco-idyllique  »  : «  L’héroïco-idyllique est maintenant la découverte de mon âme  » (FP 43[3] de 1879). Dans «  Double de la nature  », il manque non seulement une référence directe à l’expérience personnelle de Nietzsche à Saint-Moritz, mais aussi l’indication que ce sentiment appartient au passé. Il est pourtant bien écrit dans le brouillon que «  je n’ai pas cessé de l’éprouver  » . Tout l’aphorisme – les explications plus générales comme la description de la nature – est au contraire au présent  : l’expérience semble être pur présent, sans passé et sans son caractère transitoire. Dans cet aphorisme aussi, comme dans l’aphorisme 295, il n’y a rien «  de l’attente et des regrets  » .
Nietzsche ne tardera pas à abandonner non seulement son double mais aussi cette trinité de la joie. Cette joie trinitaire est élévation, éclairement mais aussi calme. Et c’est précisément la valeur du calme qui va changer après le Voyageur. En travaillant à son œuvre suivante, Aurore, Nietzsche va découvrir ou inventer la passion de la connaissance. «  Toujours inquiet  » , l’homme de la passion méprise l’idéal d’  «  un bonheur calme de la connaissance  » (FP 7[165] de 1880)  ; ce qui lui appartient, c’est davantage l’  «  intranquillité du découvrir et du deviner  » (Aurore, aphorisme 429) [8].
Deux années plus tard, le «  frisson agréable  » du «  plus beau double  » a laissé la place à un sombre souvenir  : «  Saint-Moritz m’a violemment déplu, elle m’est apparue pendant la cristallisation de ma souffrance il y a deux ans  » (lettre à Gast du 8 juillet 1881). Le Nietzsche infiniment déçu d’une visite répétée de Saint-Moritz découvre Sils-Maria. Le poème «  Sils Maria  »  [9] esquisse en deux coups de pinceau un paysage de l’Engadine, et ce paysage de Midi est lié à Nietzsche plus fortement que par le sang.
C’était ici que j’attendais, que j’attendais, n’attendant rien,
Par delà le bien et le mal, jouissant tantôt de la lumière,
Tantôt de l’ombre, abstrait de moi, tout jeu, pur jeu,
Tout lac, tout midi, temps sans but.
Mais ici Nietzsche trouve un nouveau double – ou bien c’est ce double qui trouve Nietzsche  :
Quand soudain, amie, un fut deux –

– Et Zarathoustra passa près de moi...

 


 

1) Sur la possibilité d’un service de traduction via Internet et de mise à disposition des traductions sur le réseau, je renvoie à l’introduction de Paolo D’Iorio.

2) Ils doivent évidemment disposer des droits d’auteurs correspondants et ne peuvent pas enfreindre les droits d’un tiers. Sur le problème des droits d’auteur, je renvoie à l’article de Philippe Chevet.

3) La forme standard est dans notre exemple la suivante : <http://www hypernietzsche.org/file.php3 ?mainberger-1>. <http ://www hypernietzsche.org> est l’adresse Internet de la société HyperNietzsche ; < file.php3 ?>, le fichier qui permet de rechercher l’article ; <mainberger-1> indique l’article recherché, c’est-à-dire le premier article de l’auteur Sabine Mainberger. Si l’adresse de l’HyperNietzsche est connue ou indiquée dans l’index des abréviations, l’indication peut être abrégée comme nous l’avons fait.

4) «Traditional academic publishing is a slow conversation. A year to get your idea into final form, a year to get it accepted somewhere, a year for it to appear. Then a year for anyone to get a reply into final form, another year for them to get it accepted, another for it to appear. Life is too short ». Cette citation est tirée de l’éditorial de Bears (Brown Electronic Article Review Service) du département de Philosophie de l’Université Brown (USA) <http://www.brown.edu/Departments/Philosophy/bears 2/homepage.html>.

5) La distinction entre chercheurs et prestataires de service, entre l’HyperNietzsche et des imprimeurs privées demeure. Je renvoie à ce sujet à l’introduction de Paolo D’Iorio. Quels sont les avantages et les inconvénients pour les auteurs ? Ils doivent eux-mêmes payer les frais des tirés à part ou des exemplaires d’auteur. Les frais sont probablement moins élevés qu’habituellement (le texte est gratuitement à la disposition de tous sur le réseau) et l’impression à la demande devrait être un procédé économique. Mais ce n’est peut-être qu’une maigre consolation. Une comparaison entre l’HyperNietzsche et une publication traditionnelle d’un point de vue financier serait ici trop complexe et devrait pour les livres et les articles, prendre en compte les différences selon le pays et la situation individuelle. Les prix moyens des ouvrages universitaires varient selon le pays. Les frais d’impression sont presque partout liés à la publication traditionnelle et les subventions ne les couvrent pas toujours. Les auteurs dans certains pays reçoivent des honoraires et/ ou beaucoup d’exemplaires d’auteur. Concernant les aspects financiers des licences et des droits d’auteur dans l’HyperNietzsche, je renvoie à l’article de Philippe Chevet.

6) Inga Gerike étudie en détail le dossier génétique dans l’article contenu dans ce volume.

7) Sabine Mainberger consacre une vaste étude à l’énumération comme figure littéraire et philosophique. Son livre, qui va paraître prochainement, est intitulé L’art de l’énumération. Eléments pour une poétique de l’énumératif.

8) J’ai traité des différentes étapes qui ont mené Nietzsche à la passion de la connaissance dans monl livre, Die Leidenschaft der Erkenntnis. Philosophie und ästhetische Lebensgestaltung bei Nietzsche von Morgenröte bis Also sprach Zarathustra, Berlin/New York 1997, p. 32 sq. ; sur « L’inquiètude du savoir» , cf. p. 190 sq. et pour un résumé, p. 630 sq. Sur la trinité de la joie, cf.la note 147 à la page 94.

9) Le Gai Savoir, « Chansons du Prince hors-la-loi ».